Les yeux d’argent
Prologue — Le tableau
La première fois que Morgane vit l’homme aux yeux d’argent, elle pensa d’abord à une erreur de livraison.
Le colis avait été déposé devant son atelier au petit matin, alors que le ciel du Sud-Ouest hésitait encore entre nuit et aube. Une lumière pâle glissait sur les pavés humides, et l’air sentait la pluie ancienne et la pierre froide.
Morgane, encore à moitié dans le sommeil, avait signé le bordereau sans vraiment le lire.
— Rien sur l’envoi.
Le colis était long, lourd, soigneusement protégé.
Trop soigneusement.
Morgane avait refermé la porte de l’atelier avant de s’y intéresser vraiment. Ici, dans son espace de travail, tout avait une logique : les œuvres abîmées, les restaurations délicates, les couches de temps qu’elle apprenait à lire comme d’autres lisent des lettres.
Elle aimait ce silence-là.
Celui des choses anciennes.
Elle posa le carton sur la grande table centrale.
Un instant, elle hésita.
Puis elle prit son cutter.
Le bois craqua doucement.
L’odeur qui s’en échappa la fit s’arrêter.
Ce n’était pas l’odeur habituelle des œuvres anciennes.
Il y avait autre chose.
Une fraîcheur presque humide.
Comme une forêt après l’orage.
Et, plus étrange encore, une note saline, très légère, comme un souvenir de mer.
Morgane fronça les sourcils.
— Bretagne… murmura-t-elle sans comprendre pourquoi ce mot lui venait.
Elle écarta les protections.
Le tableau apparut.
Et le temps sembla ralentir.
Il était grand.
Imposant.
Un portrait en pied d’un homme seul, debout dans un paysage brumeux.
Il portait des vêtements noirs, taillés avec une précision presque aristocratique. Un manteau long, lourd, qui semblait absorber la lumière autour de lui.
Ses cheveux étaient longs, sombres, légèrement ondulés, comme s’ils avaient été peints dans un mouvement suspendu.
Mais ce n’était pas cela qui retenait Morgane.
C’était son regard.
Des yeux gris argentés.
Froids.
Profonds.
Trop vivants pour une toile.
Elle s’approcha malgré elle.
Un détail la troubla immédiatement : la qualité de la peinture. Certaines zones semblaient anciennes, craquelées par le temps. D’autres, en revanche, étaient d’une fraîcheur presque moderne.
Comme si plusieurs mains s’étaient succédé sur la même œuvre.
— C’est impossible… souffla-t-elle.
Elle posa doucement ses doigts gantés près du cadre, sans toucher la toile.
Et alors seulement, elle le vit.
Derrière l’homme.
Un manoir.
Massif.
Ancien.
Presque englouti par la brume du paysage peint, comme s’il faisait partie du décor… ou comme s’il en était la source.
Ses tours sombres se découpaient à peine dans le ciel gris.
Et sur sa porte principale, un symbole était gravé dans la pierre.
Un triskell.
Entrelacé à une lune.
Morgane sentit son souffle se bloquer.
Sa main monta instinctivement à son cou.
Sous son pull, contre sa peau, reposait son pendentif.
Un triskell d’argent enlacé à une lune fine.
Le même.
Exactement le même.
Elle recula d’un pas.
— Non… ce n’est pas possible…
Le silence de l’atelier lui sembla soudain plus dense.
Plus lourd.
Elle inspira profondément.
— Très bien… on va travailler.
Elle nota mentalement les premières observations.
Support ancien.
Vernis irrégulier.
Interventions multiples.
Et une signature absente.
Toujours absente.
Elle posa une main sur sa table de travail.
Puis elle s’arrêta.
Quelque chose la dérangeait.
Elle releva les yeux.
Le tableau était immobile.
Évidemment.
Mais Morgane eut une sensation étrange.
Comme si, pendant une fraction de seconde, l’homme avait légèrement incliné la tête.
Et comme si, derrière lui, les portes du manoir s’étaient ouvertes.
Très légèrement.
Juste assez pour laisser passer une ombre.
Elle cligna des yeux.
Rien.
Juste une peinture.
— Fatigue… murmura-t-elle.
Elle se força à sourire.
Mais au fond d’elle, quelque chose venait de se fissurer.
Pas dans le tableau.
En elle.
Elle attrapa son carnet de restauration et écrivit :
Œuvre atypique. Impression de présence accrue. À vérifier après nettoyage de surface.
Elle referma le carnet.
Et pendant un long moment, elle resta immobile face au tableau.
L’homme aux yeux d’argent ne bougeait pas.
Mais Morgane eut la certitude absurde qu’il venait de reconnaître son pendentif.
Et qu’il l’attendait.
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